RUPTURE

Je me souviens à quel point je trouvais que tu avais de l’allure, et à quel point tu m’en donnais. Même s’il ne s’agissait finalement que d’une parade : ces dix centimètres de plus à l’extrémité de ma main, cette extension de moi-même destinée à me procurer une constance, une activité, un « quelque chose » à faire de mes trop longs bras accrochés au corps gauche du garçon timide que j’étais. C’était l’époque où l’on pouvait t’amener n’importe où. En discothèque tu étais mon onzième doigt, et bien plus que cela encore : tu étais ma béquille. Avec toi, j’osais.

Je trouvais que cela avait du style de t’avoir pour compagnie. D’ailleurs, à cette époque, ça n’était que cela qui me plaisait chez toi : ton genre. Yves Saint Laurent l’avait d’ailleurs bien compris : j’avais toujours une YSL greffée aux lèvres, jusqu’à en perdre la voix.

Avec le temps, la béquille est devenue tuteur, indispensable à ma tenue. A mes moments d’angoisses, à mes instants de plaisir, à mes moments de réflexion, de création, à mes moments d’ennui, il fallait que tu sois là pour que je tienne, pour que j’apprécie le moment, ou que je le supporte. Doigt, béquille, tuteur, tu avais grandi, tu avais pris de la place.

Aujourd’hui tu as encore gagné en force, et je ne sais pas trop à quoi tu ressembles, je ne sais pas trop comment te définir. Du ciment peut-être, du ciment, ou de la merde dans laquelle tu souhaites emprisonner mes pieds pour que je ne m’échappe pas. C’est souvent comme ça avec moi, on ne veut pas que je m’en aille même si l’on ne sait pas trop s’il faut que je reste.

Pendant trente jours, trente jours exactement, je me suis débarrassé de toi. Enfin en partie. Ton venin se diffusait en doses massives dans ma peau, dans mon sang mais, pendant trente jours, je n’avais plus la gestuelle, je n’avais plus à t’aspirer, à t’inspirer, à m’envahir de tes bouffées, de ton air vicié et insidieux, de toi. Pendant trente jours, j’ai commencé à te défier, je ne l’avais osé depuis que je te connais. Tu es revenue, tu étais fière, tu pensais avoir gagné, alors que moi je savais pourquoi je t’avais rouvert la porte.

Tu es une personne, et certaines personnes deviennent inappropriées, ou nocives.

Tu souhaites m’emprisonner et moi je n’ai jamais eu autant envie d’être libre.

Surtout de toi.

Je te présente donc cette première lettre de rupture, cette première lettre d’adieu.

Profite, car je ne t’écrirai que deux fois.



JFG

#FREEDOM


JF_GAUBERT

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